Grève des sans-papiers… vers la fin du conflit ?

Publié le par Juliette Prados

 

 

ju2.jpgLe jeudi 27 mai, à l’issue de la journée de mobilisation pour la défense des retraites, les travailleurs sans-papiers en grève décidait d’occuper les marche de l’Opéra Bastille jusqu’à l’obtention d’un texte définissant des critères clairs de régularisation. 

 

Une nouvelle étape pour une grève entamée en octobre 2009, deuxième acte d’un mouvement débuté en avril 2008 par le débrayage de centaines de sans-papiers partout en France. 

 

Une étape peut être concluante, puisque les négociations en cours avec les ministères de l’Immigration et du Travail semblent enfin porter leurs fruits, quelques jours après l’adresse d’un courrier exigeant la prise en compte des revendications des grévistes signé par l’ensemble des partis de gauche. 

 

Ce texte est attendu le vendredi 18 juin. C’est également à cette date que le cinéma Le Méliès accueillera une soirée de soutien aux grévistes de Manpower, qui occupent l’agence de la Croix de Chavaux depuis près de huit mois. 

 

Les spectateurs pourront assister à la projection du film « Les Mains en l’air » de Romain Goupil, et l’intégralité de la recette sera reversé aux grévistes. 
 

Ils bossent ici, ils vivent ici, ils restent ici ! 

 

S’il est difficile de les dénombrer précisément, on estime à 400.000 le nombre de travailleurs sans-papiers en France ; des hommes et des femmes intégrés socialement, qui payent des impôts et cotisent à l’ensemble des caisses de solidarité : Unedic, retraite… surtout, ils représentent une main-d’œuvre essentielle à l’économie de notre pays. L’article 40 de la loi Hortefeux de novembre 2007 crée un dispositif de régularisation pour motif professionnel, répondant ainsi aux attentes de grands patrons qui ne souhaitaient pas risquer devoir se séparer d’employés précieux.  

 

Toutefois, seule une démarche volontariste de la part de l’employeur peut aboutir à la régularisation. Rapidement, les travailleurs font valoir leur volonté de pouvoir y accéder à leur propre demande. Grâce à la CGT et à l’association « Droits Devants », soutenues par deux syndicats de patrons de l’hôtellerie-restauration, les travailleurs vont pouvoir se coordonner et lancer une grève avec occupation qui sera extrêmement médiatisée : le 19 avril 2008, on découvre ainsi que le Café de la Jatte, à Neuilly, fréquenté par Nicolas Sarkozy en personne, emploie sept cuisiniers et deux plongeurs en situation irrégulière. 

 

Le but de cette grève : obtenir des employeurs les fameux « CERFA » indispensables au dépôt d’un dossier en préfecture. 

 

Le mouvement prend de l’ampleur et à Montreuil, il sera symbolisé par le débrayage des employés de la société Griallet, rapidement rejoints par les Plus Net, qui mettront plus d’un an à être régularisés. 

 

onbosseici.JPGOctobre 2009 :  Acte 2.  

 

Malheureusement, une faille se fait rapidement jour: l’article 40 est fait de telle façon que dans les préfectures, c’est l’arbitraire qui règne. Des employés de la même société, présentant des dossiers similaires, recevront une réponse différente selon que leur domicile les fait dépendre de la préfecture de Bobigny, Paris ou encore Boulogne… Par ailleurs, les patrons eux-mêmes ne sont pas logés à la même enseigne : une grande entreprise telle Véolia obtiendra bien plus facilement la régularisation de ses salariés qu’un petit patron de garage…


L’origine des travailleurs joue également, puisque certains sont soumis aux accords bilatéraux entre leur pays natal et la France, c’est par exemple le cas pour les algériens et les tunisiens.


Les syndicats font pression sur le gouvernement pour obtenir une nouvelle circulaire, et « l’acte 2 » s’organise. 

 

Cette fois-ci, onze organisations se coordonnent pour initier le mouvement : cinq syndicats (CGT, CFDT, FSU, UNSA, Solidaites) et 6 associations : (Droits devants, RESF, la Ligue des Droits de l’Homme, la Cimade, femmes égalités, Autremonde).


Ils regroupent les salariés  « isolés » et notamment les salariés de l’intérim, et reçoivent également l’appui d’organisations patronales.


En octobre 2009, plusieurs milliers de salariés se mettent ainsi en grève, occupant notamment des agences d’intérim.


Certains piquets sont rapidement évacués par la police mais les travailleurs se regroupent sur d’autres.

C’est ainsi qu’à Montreuil, en décembre 2009, l’agence Manpower devient le piquet de grève de plus de 30 travailleurs sans papiers.


Cette fois-ci, l’objectif n’est plus la régularisation au cas par cas mais bien l’obtention d’une circulaire redéfinissant clairement les critères.


Une circulaire qui se négocie non pas avec le seul ministère de l’Immigration, mais également avec le ministère du Travail. 
 

plus_net.jpgLa grève de tous les travailleurs. 

 

En effet, envisager ce mouvement à l’aune de la politique de l’immigration serait éminemment réducteur.

Ce qui se joue ici, c’est bien le combat de l’ensemble des travailleurs contre la précarité.  

 

Comme nous le rappelle Richard Delumbee, secrétaire de l’Union locale CGT de Montreuil : 

« Lorsque l’on a des grèves de travailleurs sans-papiers, il s’agit bien de grèves et de travailleurs bien avant qu’il ne s’agisse de sans-papiers.


La CGT a toujours considéré  que le statut de sans-papiers - si on peut appeler ça un statut, était une des formes de précarité  dans la flexibilisation du marché  du travail.


Nous sommes confrontés aux directives européennes qui prétendent que le marché  du travail serait trop contraignant et qu’il faudrait y introduire plus de flexibilité pour que la compétitivité avec les marchés internationaux soit rétablie et que la productivité soit élevée. 

 

Ce travail syndical qui a été fait avec les travailleurs sans papiers ressemble à celui qui a été fait avec les stagiaires, les intermittents du spectacle ou encore lors des batailles contre le CIP, le CNE ou le CPE.


Pour les syndicats il ne s’agit pas de batailles individuelles, ni de sans papiers, mais de batailles de travailleurs précaires.


A partir de là, on ne va pas rechercher les sources historiques dans les luttes d’immigrés ; la filiation la plus logique se retrouverait dans les luttes contre le CNE.


Dans les médias, le travailleur sans-papiers n’est ainsi plus considéré comme un clandestin, mais comme un travailleur, qui remplit ses déclarations d’impôts, qui a cotisé à toutes sortes d’organismes sociaux et n’a rien en retour.


Au chômage, le travailleur san- papiers ne peut être indemnisé  alors qu’il a cotisé à l’UNEDIC par exemple. 

 

Nous sommes dans une hypocrisie complète : certains employeurs refusent de déclarer les travailleurs sans-papiers parce qu’ils savent très bien que les salariés en question ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête: on va donc pouvoir les faire travailler de façon continue, avec des horaires déments, dans des conditions extrêmement dangereuse que tout autre salarié ayant des droits pourrait refuser. ». 

 

La recherche incessante du profit, souvent traduite par le recours à des sous-traitants à moindre coût, pénalise toujours les salariés, réduits au rôle de simples variables d’ajustement. 

 

Avec ou sans-papiers, ce combat est celui de tous les travailleurs.

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